Faut-il intégrer la retraite par répartition dans sa stratégie FIRE ?
TL;DR : La retraite par répartition française représente l'équivalent de ~685 000 € de capital pour un couple de cadres. C'est énorme. Mais elle n'arrive qu'à 67 ans, ce qui crée un « trou de 22 ans » si vous partez à 45 ans. La bonne approche : simuler deux phases distinctes (avant et après 67 ans) et ne pas compter dessus à 100%.
Mon premier tableur FIRE avait une ligne vide : la retraite par répartition. Je l'avais tout simplement laissée de côté, avec un raisonnement qui semblait imparable. Je pars à 45 ans, la retraite arrive à 67, donc elle ne me concerne pas pendant 22 ans : autant calculer mon capital comme si elle n'existait pas.
C'est une erreur qui coûte des années de travail en trop. Pas parce que la retraite par répartition va tout résoudre, mais parce que l'ignorer revient à se tirer une balle dans le pied. Après des mois passés dans les données du COR et de la DREES, je peux mettre des chiffres sur cette erreur.
Ça vaut combien, une retraite par répartition ?
L'édition 2025 du panorama de la DREES donne la photographie : pension brute moyenne de 1 666 €/mois tous régimes confondus, 1 541 € nets, et des nouveaux retraités un peu en dessous (1 557 € bruts). Pour les cadres, les simulateurs Agirc-Arrco donnent de l'ordre de 2 100 à 2 300 € bruts mensuels, autour de 1 600 € pour les professions intermédiaires (la DREES ne ventile pas par profession, ce sont mes estimations sur les barèmes officiels). Un couple de cadres ayant cotisé 25 à 30 ans peut donc tabler sur 3 500 à 4 200 € nets mensuels combinés ; un couple mixte, sur 2 800 à 3 500 €.
Convertissons en capital, c'est là que ça devient parlant. Produire 3 500 €/mois (42 000 €/an) avec un taux de retrait de 3 % exigerait 1 400 000 € ; à 3,5 %, 1 200 000 €. Même une pension de célibataire à 1 500 €/mois vaut 514 000 à 600 000 € de capital équivalent. La retraite par répartition d'un couple de cadres pèse plus lourd que le capital FIRE de bien des projets. L'ignorer, c'est comme rayer un héritage certain de sa planification.
Certain, mais tardif : rien avant 67 ans pour le taux plein dans le régime actuel. Partir à 45 ans, c'est 22 ans à tenir sur le seul capital. Tout le problème est dans ce trou.
Avec, sans : le même couple dans les deux mondes
J'ai fait tourner le même profil dans le simulateur FIRE complet : couple de cadres, 45 ans, 3 000 € de budget mensuel, 900 000 € de capital, rendement réel net volontairement prudent de 2,5 %/an, retrait initial de 3,5 %, horizon 90 ans.
Sans la retraite, le film est stressant. Le capital descend à 480 000 € à 67 ans, 210 000 à 75 ans, 80 000 à 80 ans, et s'épuise vers 83 ans. Les dernières années du plan sont exactement celles où on est le plus vulnérable.
Avec une pension de 3 000 €/mois à 67 ans, le début est identique, puis tout bascule : à 67 ans la pension couvre le budget, les retraits s'arrêtent, et le capital recommence à grossir. La retraite par répartition transforme un plan qui échoue en un plan qui surperforme.
| Âge | Sans retraite | Avec retraite | Différence |
|---|---|---|---|
| 45 | 900 000 € | 900 000 € | 0 € |
| 55 | 680 000 € | 680 000 € | 0 € |
| 67 | 480 000 € | 480 000 € | 0 € |
| 75 | 210 000 € | 585 000 € | +375 000 € |
| 80 | 80 000 € | 660 000 € | +580 000 € |
| 85 | ~0 € | 750 000 € | +750 000 € |
| 90 | ~0 € | 850 000 € | +850 000 € |
Huit cent cinquante mille euros d'écart à 90 ans. Voilà ce que coûte la ligne vide de mon premier tableur : dans l'autre sens, elle condamne à travailler cinq à dix ans de trop pour compenser un filet qu'on refuse de compter.
D'accord, mais peut-on compter dessus ?
Question légitime : un système par répartition repose sur les cotisations des actifs, et la démographie n'aide pas. Le rapport du COR de juin 2025 donne la trajectoire : 1,79 cotisant par retraité en 2023, 1,41 projeté en 2070 ; un taux de remplacement qui s'érode au fil des générations (encore au-dessus de 66 % pour un non-cadre du privé né après 1963, mais 53 % pour un fonctionnaire non-cadre né à partir de 1975) ; un déficit installé depuis 2024, modeste (0,1 % du PIB) mais sans retour à l'équilibre dans le scénario de référence. Les pensions ne vont pas disparaître ; leur pouvoir d'achat relatif devrait s'éroder de 5 à 15 % d'ici 2050. Significatif, pas apocalyptique.
Sur r/FranceFIRE, le débat est permanent et couvre tout le spectre. « Quand je vois des FIRE américains qui planifient sans Social Security, je me dis qu'on a une chance énorme en France. Ne pas en tenir compte, c'est du masochisme », écrit un membre. Un autre lui répond : « Le système par répartition, c'est un pari sur l'avenir. Je préfère ne rien compter et être agréablement surpris que l'inverse. » Entre les deux, la position la plus répandue consiste à compter la moitié ou les deux tiers de la pension projetée, et c'est aussi la mienne : mes simulations tournent avec 60 % de ma retraite estimée. Si le système tient ses promesses, bonus considérable ; s'il se dégrade fort, je ne suis pas ruiné. À 60 % (1 800 €/mois au lieu de 3 000), l'effet reste massif dans la simulation ci-dessus : le capital se stabilise entre 430 000 et 460 000 € au lieu de fondre vers zéro.
Comment l'intégrer dans son calcul de capital
Le calcul de coin de table d'abord, pour l'intuition. Budget de 4 500 €/mois, pension estimée de 3 000 € : avant 67 ans le capital porte 54 000 €/an, après il n'en porte plus que 18 000. En additionnant brutalement les deux phases (22 ans puis 23 ans, sans rendement), on tombe vers 1 600 000 €, contre 2 430 000 € si le capital devait tout porter pendant 45 ans. Huit cent mille euros de cible en moins, sur un simple coin de table.
Ce calcul ignore évidemment les rendements, dans les deux sens. D'où le Monte-Carlo du simulateur : avec 1 200 000 € de capital, 4 500 € de budget, départ à 45 ans, pension de 3 000 € à 67 ans et 5 % de rendement réel, la probabilité de succès à 90 ans ressort à 88 %. En rayant la pension : 62 %. Vingt-six points de probabilité, c'est la différence entre un plan et un pari.
Reste à stresser le plan, parce qu'un plan qui ne tient que dans le scénario central n'est pas un plan. Une pension divisée par deux ? Le capital s'épuise vers 82 ans, tendu mais gérable. Un âge légal repoussé à 70 ans, scénario plausible d'ici 2040 ? Le trou passe à 25 ans et le capital cale vers 78 ans, sauf à accepter de couper 20 % des dépenses les mauvaises années, ce qui repousse l'échéance à 85. Le vrai cauchemar, c'est le krach des cinq premières années : à -5 %/an au lieu de +5, le plan casse à 70 ans sans flexibilité, et survit avec une réduction de 30 % des dépenses pendant la tempête. C'est ce scénario-là qui m'a convaincu de prévoir deux ans de dépenses en cash ou fonds euros au moment du départ : de quoi traverser un krach sans vendre des actions à perte.
La stratégie qui ressort de tout ça tient en une phrase : deux phases, deux régimes. Avant 67 ans, retrait conservateur (3 à 3,5 %), capital seul, flexibilité obligatoire, matelas de cash. Après 67 ans, la pension prend le relais, les retraits s'effondrent, le stress aussi. C'est plus compliqué qu'une règle des 4 %, et c'est surtout plus conforme à la réalité française.
La ligne de mon tableur n'est plus vide, du reste. Elle affiche 60 % de la pension estimée, avec un commentaire de cellule : « à revoir après chaque réforme ». Vu le rythme, je la revois souvent.
Pour creuser
Les deux sources de référence sont publiques et se lisent mieux qu'on ne le craint : le panorama annuel de la DREES sur les retraités et les retraites pour les pensions réelles, et le rapport annuel du COR pour les projections du système. La Finance pour Tous explique le mécanisme de la répartition pour ceux qui partent de zéro. Et le fil r/FranceFIRE cité plus haut donne un bon échantillon du débat communautaire, du masochisme assumé à l'optimisme démographique.