France FIRE

Indépendance financière & retraite anticipée au pays de Molière

Blog d'un passionné de modélisation financière

La règle des 4 pour cent en France : pourquoi elle ne marche pas (et ce qui marche)

Quand on découvre le mouvement FIRE, la première chose qu'on entend c'est la règle des 4%. C'est simple, c'est élégant, ça tient en une phrase : « retirez 4% de votre patrimoine chaque année et vous ne serez jamais à sec. » Depuis des années que je m'intéresse au FIRE, j'ai vu cette règle reprise partout, sur Reddit, dans les livres, dans les calculateurs en ligne. Et pourtant, quand j'ai commencé à l'appliquer à ma propre situation de Français marié avec deux enfants, j'ai réalisé qu'elle ne tenait pas debout. Bon point de départ pour comprendre le FIRE, très mauvaise fondation pour le construire de ce côté-ci de l'Atlantique.

Mon tout premier tableur FIRE avait d'ailleurs « 4 % » codé en dur dans la cellule des retraits. Je l'ai gardé, je le rouvre parfois comme on regarde une vieille photo 🙂. Tout ce billet raconte pourquoi cette cellule a changé trois fois de valeur depuis.

D'où vient le chiffre magique

Tout commence en 1994 avec William Bengen, un planificateur financier américain. Il publie une étude dans le Journal of Financial Planning qui pose une question simple : quel pourcentage de son patrimoine peut-on retirer chaque année à la retraite sans risquer de tout perdre ? Bengen analyse les données boursières américaines depuis 1926, teste des allocations et des taux de retrait, et conclut :

« En supposant une exigence minimale de 30 ans de longévité du portefeuille, un retrait initial de 4%, suivi de retraits ajustés à l'inflation chaque année, devrait être sûr. Dans aucun cas passé il n'a conduit à l'épuisement du portefeuille avant 33 ans. »

Quatre ans plus tard, trois professeurs de l'université Trinity confirment : leur étude, devenue la référence du mouvement, montre qu'un retrait de 4 % avec au moins 50 % d'actions a survécu à la quasi-totalité des périodes de 30 ans de l'histoire boursière américaine (1926-1995), et qu'un taux de 3 % réussit dans 100 % des cas. De là vient la formule que tout le monde connaît : patrimoine cible = dépenses annuelles × 25.

Simple. Élégant. Et complètement américain.

Un horizon deux fois plus long

La règle a été calibrée pour des retraités de 60 à 65 ans dont l'argent doit durer 30 ans. Un FIRE français de 45 ans a besoin que le sien dure 45 à 50 ans. Karsten Jeske, qui a consacré plus de 50 articles aux taux de retrait sur Early Retirement Now, a chiffré l'effet de l'horizon ; en compilant sa série (le tableau est de moi, pas de lui) :

Horizon de retraite Taux de retrait safe (historique US)
30 ans 3,5 à 4,0 %
40 ans 3,25 à 3,5 %
50 à 60 ans 3,0 à 3,25 %
Perpétuel 2,7 à 3,0 %

Pour un départ à 45 ans, on est déjà à 3,0-3,25 %. Trois quarts de point envolés avant même de parler de la France.

Le fisc se sert au passage

Aux États-Unis, un retraité qui vit de son Roth IRA ne paie rien sur ses retraits, et le 401(k) d'un ménage à faibles revenus est souvent taxé sous les 10 %. En France, un retrait de PEA ou de CTO supporte la flat tax de 31,4 % (12,8 % d'impôt sur le revenu + 18,6 % de prélèvements sociaux depuis la hausse de CSG de 2026) sur la part de plus-value, ou le barème progressif plus 18,6 % de prélèvements si c'est plus avantageux.

Faisons le calcul une fois pour toutes. Un million en PEA dont 60 % de plus-value, retrait de 40 000 € : la part de gain est de 24 000 €, qui subit 4 464 € de prélèvements sociaux et 3 072 € de flat tax IR. Total : 7 536 €, soit 18,8 % du retrait. Vos 40 000 € bruts n'en sont que 32 464 nets ; pour vivre avec 40 000 € nets, il faut en retirer environ 49 300, soit un taux réel de 4,9 % sur le capital. La fiscalité française mange entre un demi-point et un point de taux de retrait, selon l'enveloppe et la part de plus-value.

La répartition change la géométrie du problème

C'est la spécificité française la plus importante, et celle que les blogs américains n'ont pas à traiter. La Social Security remplace environ 40 % du salaire ; le système français, 60 à 75 % pour une carrière complète. Une pension de 2 000 à 3 000 € nets mensuels pour un couple de cadres ayant cotisé 25-30 ans (estimation à partir des simulateurs Agirc-Arrco ; la DREES donne 1 541 € nets de pension moyenne fin 2023), c'est l'équivalent d'un capital de 685 000 € à 3,5 % de retrait, comme calculé dans le billet sur la retraite par répartition.

Votre plan de retrait n'est donc pas homogène : de 45 à 67 ans, le patrimoine porte tout ; à partir de 67 ans, la pension prend le relais d'une grande partie des besoins. La règle des 4 % suppose un taux constant à vie ; en France, le problème a deux régimes, et l'ignorer conduit à sur-épargner massivement.

Et le marché n'est plus celui de 1926

Dernier grief, plus court mais pas anecdotique. Le 4 % est calibré sur le S&P 500 et son extraordinaire siècle américain, environ 7 % de rendement réel annuel (The Rate of Return on Everything, Jordà et al., 2019). Un PEA en MSCI World, avec son Europe, son Japon et ses émergents, tourne plutôt à 5-6 % réel historique. Et Jeske a montré qu'un CAPE élevé au départ ampute le taux soutenable d'environ un demi-point ; le CAPE du S&P 500 tourne autour de 40, un niveau approché une seule fois, fin 1999.

Alors, on retire combien ?

En empilant tout (un point pour l'horizon, jusqu'à un point pour le fisc, un demi-point pour les valorisations), on tombe mécaniquement vers 1,5-2,25 %. Ce calcul-là est trop pessimiste, et il faut le dire aussi : la retraite par répartition allège la seconde moitié du plan, et ERN a montré qu'accepter de réduire ses dépenses de 20 % après une mauvaise année change radicalement les probabilités de succès.

J'ai donc simulé ma propre situation en Monte Carlo, 10 000 tirages, avec le simulateur FIRE complet : couple de cadres, 45 ans, 3 000 € de budget mensuel, pension estimée à 2 500 €/mois à 67 ans.

Taux de retrait brut Capital nécessaire Chance de succès (Monte Carlo, 10 000 simulations)
4,0% 900 000 € ~55% (insuffisant)
3,5% 1 028 000 € ~70% (risqué)
3,0% 1 200 000 € ~85% (raisonnable)
2,75% 1 309 000 € ~90% (confortable)
2,5% 1 440 000 € ~95% (très sûr)

Ma conclusion, pour mon cas : 2,75 à 3,0 % brut, en comptant la répartition à 67 ans et en acceptant de la flexibilité sur les dépenses. Moins spectaculaire que 4 %, mais je préfère une fondation solide à un rêve importé.

Le fond du problème, au-delà du chiffre : la règle des 4 % est fixe. Elle ne s'adapte ni à votre âge, ni à votre pays, ni à la conjoncture, ni à l'arrivée d'une pension. La seule approche qui tienne, c'est de simuler sa trajectoire complète, avec la fiscalité française et la répartition en plancher de revenus à 67 ans, de tester des milliers de scénarios plutôt que la moyenne historique, et de viser 90 % de succès avec une vraie marge d'ajustement. La communauté française en est déjà là, du reste : un membre de r/FranceFIRE a simulé un PEA en MSCI World et vu son plan à 4 % échouer dans 45 % des scénarios contre 15 % à 3 % de retrait ; un autre a carrément construit son calculateur Monte Carlo.

L'écart final entre la formule américaine et un plan français lucide, pour 36 000 € de dépenses annuelles : 300 000 à 400 000 € de capital en plus. C'est le prix de la lucidité.

Pour creuser

Les deux textes fondateurs sont en accès libre : l'étude de Bengen (1994) et la Trinity Study (1998). La série Safe Withdrawal Rate d'Early Retirement Now est la lecture la plus complète qui existe sur le sujet, en anglais. Côté France, les Panoramas de la DREES sur les retraités donnent les pensions réelles, et The Rate of Return on Everything remet les rendements américains dans le contexte mondial.