Investir souverain : faut-il privilégier l'Europe dans son PEA ?
En 2022, quand les sanctions contre la Russie ont gelé des milliards d'actifs détenus par des ressortissants russes dans des banques occidentales, beaucoup d'investisseurs ont eu un frisson. Pas parce qu'ils soutenaient la Russie, mais parce qu'ils ont réalisé une chose : vos actifs ne sont pas vraiment « à vous » si une autorité peut décider de les geler. Depuis, le contexte ne s'est pas apaisé, entre tensions sino-américaines et débats sur l'autonomie stratégique européenne, et la question s'est installée dans la communauté : faut-il rapatrier une partie de son portefeuille vers l'Europe ? Ce billet fait le tour du risque, des ETF éligibles au PEA et des allocations possibles, avec ma réponse personnelle en fin de parcours : une part de souveraineté, oui ; un dogme, non.
Le risque de gel : réel ou paranoïaque ?
Ce qui s'est passé en février 2022 était sans précédent : environ 300 milliards de dollars de réserves de la banque centrale russe gelés par l'UE, les États-Unis et le Royaume-Uni, plus les avoirs privés de certains oligarques, yachts compris. Le système financier occidental a montré qu'il pouvait servir d'arme, contre des États comme contre des individus.
Pour un Français investi en ETF Monde via un PEA, le risque de gel direct est faible. Le PEA est détenu par un établissement français, régulé par l'AMF, couvert par la garantie des dépôts ; personne ne viendra le geler pour quelques parts de MSCI World. Le risque indirect, lui, existe : un MSCI World contient environ 70 % d'actions américaines, et un conflit sino-américain, des restrictions sur les flux financiers ou un changement de règles de la SEC pour les investisseurs étrangers toucheraient cette poche de plein fouet. Ce n'est pas de la paranoïa, c'est de la gestion des risques, et les fils de r/FranceFIRE sur le sujet montrent une communauté partagée entre ceux qui haussent les épaules et ceux qui diversifient.
La théorie financière, elle, est ambivalente. Elle recommande la diversification géographique et considère le « home bias » comme un biais cognitif, pas comme une stratégie. Mais elle ne modélise pas le risque géopolitique de gel d'actifs. C'est un angle mort, et c'est précisément là que l'idée d'investissement « souverain » prend son sens.
Ce qu'on peut acheter d'européen dans un PEA
Les ETF éligibles au PEA répliquent des indices étrangers par swap, ce qui permet d'investir dans le monde entier depuis l'enveloppe. Rien n'oblige pourtant à passer par les indices monde : le STOXX Europe 600 (600 valeurs, 17 pays) et le MSCI Europe (430 valeurs, 15 pays) offrent une exposition directement européenne, autour de 7 à 8 % annualisés sur dix ans, avec la France, l'Allemagne, le Royaume-Uni, la Suisse et les Pays-Bas en poids lourds. Les indices nationaux (CAC 40 vers 8-9 %, DAX vers 7-8 %, FTSE MIB plutôt 5-6 %) concentrent davantage.
| ETF | Indice répliqué | Frais | Encours |
|---|---|---|---|
| Amundi STOXX Europe 600 (C6E) | STOXX Europe 600 | 0,18% | ~3 Mds € |
| Amundi MSCI Europe (ex-Lyxor) | MSCI Europe | 0,25% | ~2 Mds € |
| BNP Paribas Easy STOXX Europe 600 | STOXX Europe 600 | 0,20% | ~1 Md € |
| Amundi CAC 40 (CAC) | CAC 40 | 0,25% | ~4 Mds € |
| Xtrackers EURO STOXX 50 | EURO STOXX 50 | 0,10% | ~5 Mds € |
Frais et encours indicatifs à la date d'écriture : vérifiez l'éligibilité PEA et les frais au moment de l'achat, les gammes bougent (Amundi a par exemple absorbé Lyxor en 2023). Épargnant 3.0 tient une sélection à jour, comparatifs de frais et d'encours compris.
Côté performance, pas de suspense : sur dix ans, le MSCI World a battu le MSCI Europe de 2 à 3 points par an (environ 10 % contre 7 %), porté par les géants technologiques américains, et l'écart s'est encore creusé sur 2019-2024. En revanche, dans la baisse de 2022, l'Europe a perdu 12 % quand le World perdait 18 %. L'Europe est défensive, les États-Unis sont offensifs, et cette asymétrie est exactement ce qu'on achète en la surpondérant.
Quelle part d'Europe, alors ?
La stratégie par défaut de la communauté FIRE, c'est 100 % Monde : on laisse le marché décider, soit environ 70 % d'États-Unis aujourd'hui. Simple, historiquement gagnant, et concentré sur un seul risque pays au moment où ce risque fait le plus parler de lui.
À l'autre bout, le 100 % Europe supprime l'exposition américaine, au prix d'un pari fort : que le XXIe siècle soit européen, avec 15 % de la capitalisation mondiale pour le porter. Je ne connais personne de sérieux qui le tienne vraiment. Entre les deux, chaque dosage a son prix, et il se calcule. Pour un DCA de 1 000 €/mois sur 20 ans, avec 6 % de rendement pour le Monde et 5,5 % pour l'Europe, mon tableur donne environ 462 000 € en 100 % Monde, 440 000 € en 50-50, 418 000 € en 100 % Europe. L'écart complet fait 44 000 € : significatif, pas catastrophique, et il ne dit rien du scénario où un choc géopolitique frapperait d'abord les valorisations américaines.
Les meilleurs arguments de chaque camp, pour être honnête avec les deux. En faveur de la surpondération européenne, un seul me fait vraiment réfléchir : la réduction du risque géopolitique, celui que la théorie ne modélise pas. Les autres (soutenir l'économie locale, parier sur une renaissance industrielle et militaire européenne, limiter le risque de change) relèvent davantage de la conviction que du calcul. Contre elle, l'essentiel tient en deux points : on concentre son portefeuille sur 15 % du marché mondial, et on a historiquement laissé 2 à 3 points de rendement annuel sur la table. Le reste du débat est du bruit.
Ce que je fais, et pourquoi
Mon PEA est investi à environ 70 % en ETF Monde, 20 % en STOXX Europe 600, 10 % en marchés émergents. Je ne crois pas que l'Europe surperformera les États-Unis à long terme ; je veux simplement qu'un choc sur l'Amérique ne soit pas un choc sur toute mon épargne, et les émergents ajoutent une diversification que le World sous-représente. Mon objectif n'est pas de maximiser le rendement, c'est de le maximiser en dormant bien, et ce sont deux fonctions différentes.
Si vous décidez de surpondérer l'Europe, faites-le progressivement : 20 % en complément du Monde, observez, ajustez. Trois vérifications avant d'acheter, et je parle d'expérience de lecteur de brochures : les frais (0,18 à 0,25 % côté Europe, un peu au-dessus des ETF Monde, ça se cumule sur vingt ans), l'encours (visez 500 M€ minimum pour limiter le spread), et le mécanisme de réplication synthétique, dont le risque de contrepartie est faible et encadré par UCITS mais mérite d'être compris (Épargnant 3.0 l'explique bien). La fiscalité, elle, ne change rien à l'arbitrage : en PEA, Monde ou Europe, ce sont les mêmes 18,6 % de prélèvements sociaux après 5 ans.
Un dernier chiffre pour tenir la promesse de lucidité : un portefeuille qui sous-performe de 0,5 % par an sur 20 ans, c'est 30 000 à 50 000 € de moins. C'est le prix de la tranquillité d'esprit, et lui seul mérite votre décision. Dans mon tableur, la colonne s'appelle sobrement « part souveraine ». Ma femme l'appelle la ligne géopolitique. Elle n'a pas tort.